
Je suis sur certains réseaux sociaux pour suivre certains groupes qui me passionnent, où des gens partagent des choses qu’ils expérimentent et qui sont parfois intéressantes, ça ressemble dans le fond un peu aux forums qu’on avait il y a quelques années.
Sauf que les gens sont maintenant d’une profonde bêtise. Et tout le monde sait que discuter sur internet ça a toujours été très compliqué. Argumenter et répondre aux erreurs des gens, sans paraître pédant ni condescendant, sans rabaisser l’autre et essayer de ne pas faire partir la discussion en cacahuète demande beaucoup trop d’énergie et de temps.
Alors on se tait.
On scrolle, on souffle, et on referme l’appli sans rien dire. Corriger quelqu’un sur un groupe Facebook, c’est un peu comme vider l’océan à la petite cuillère : ça ne change jamais rien à l’échelle, et en prime on se fait traiter de donneur de leçons.
Sauf que se taire, ce n’est pas neutre.
Ça a un nom : l’effet de vérité illusoire. Plus on est exposé à une affirmation, plus elle nous paraît vraie, même quand on sait, au départ, qu’elle est fausse. Le cerveau confond familiarité et vérité. Alors chaque bêtise qu’on laisse passer sans un mot devient, un peu plus, une évidence pour tout le monde qui la croise. Moi y compris.
Bon. Donc il faudrait répondre à tout, tout le temps ?
Non plus. Et c’est là que ça devient intéressant.
Un article que j’ai lu récemment retourne le problème. Des chercheurs en sciences cognitives avancent que le raisonnement humain n’a pas vraiment évolué pour trouver la vérité tout seul, mais pour argumenter et gagner.
En fait ça serait même pire que ça : plus on affiche sa rationalité comme une vertu morale (« moi j’ai les bases, pas vous »), plus on pousse les gens à partager encore plus de conneries hostiles, juste pour ne pas perdre la face. Ce qui protège vraiment quelqu’un de tomber dans le panneau, ce n’est donc pas d’être plus intelligent. C’est l’humilité. Accepter qu’on peut se tromper, avant de sortir l’artillerie. Personne n’a la science infuse, puis quand bien même, la science change en fonction des découvertes. Vos certitudes et vos croyances ne sont pas gravées dans le marbre non plus.
Facile à dire me direz-vous. Et en vrai ? On est plutôt confronté à ça :
- Des gens qui exigent des sources de votre part et ignorent royalement la question quand vous leur demandez les leurs.
- Des gens qui insultent dès qu’ils sont mis face à leur propre ignorance, pas vraiment face à vous, plutôt face à eux-mêmes, ce qui doit être bien plus dur à avaler.
- Des gens dont la conclusion, en dernier recours, est toujours la même : de toute façon, les médecins et les pharmaciens sont des menteurs, la médecine a ses œillères, et on aura raison dans vingt ans, une fois que les survivants seront morts et qu’il n’y aura plus personne à indemniser. Pratique, comme prédiction : impossible à vérifier aujourd’hui, impossible à contredire jamais.
- Des gens qui se présentent comme « ouverts d’esprit » et qui ressortent d’une conversation avec exactement les mêmes certitudes qu’au début.
Être réellement ouvert d’esprit, ce n’est pas croire à tout. C’est être prêt à examiner une idée, même quand elle nous déplaît. Et surtout, c’est appliquer le même niveau d’exigence à ses propres croyances qu’à celles des autres.
Une étude mal faite mérite d’être critiquée. Une théorie fondée sur « on me l’a dit » ou « ça se sent » aussi, même quand elle confirme ce qu’on avait envie de croire.
L’ouverture d’esprit, ce n’est pas baisser ses critères. C’est accepter de les appliquer honnêtement à tout.
Le meilleur exemple reste Luc Montagnier. Prix Nobel pour la découverte du VIH, devenu au fil des années la référence de tous les antivax : COVID fabriqué en labo avec des séquences de VIH, vaccins responsables des variants. Ces thèses ont été combattues par les virologues et les épidémiologistes, ce qui a fini par discréditer un scientifique devenu un paria parmi ses pairs. Il n’a jamais eu raison. Mais ça n’empêche personne de continuer à le citer comme la preuve qu’« on nous cache tout » puisqu’on le censure (vous voyez l’idée).
Et si les gens raisonnent comme ça, ce n’est pas juste une histoire de psychologie individuelle. C’est aussi que l’endroit où on discute a été littéralement conçu pour ça. Le faux se propage plus loin, plus vite, plus profondément et plus largement que le vrai, dans toutes les catégories d’information. Une fausse info met environ dix heures à atteindre 1 500 personnes, contre soixante heures pour une vraie, et touche en moyenne 35 % de personnes en plus. Et ce ne sont pas des bots : ce sont des humains (article source : https://www.science.org/doi/10.1126/science.aap9559).
Ajoutez à ça que les manifestations de colère en ligne obtiennent plus de « j’aime » que les autres interactions, ce qui apprend aux utilisateurs à s’indigner de plus en plus pour être vus.
Pire encore : le nombre de « j’aime » donne l’illusion d’avoir raison. Sur les réseaux sociaux, on a tendance à être suivi par des gens qui pensent déjà comme nous, alors qu’un like ne valide pas un argument, il confirme juste qu’on parlait à des gens déjà convaincus. En face, la personne qui a de meilleurs arguments peut très bien n’obtenir aucun like, simplement parce qu’elle n’a pas le même public acquis d’avance. Le compteur mesure la taille de l’audience, pas la solidité du raisonnement.
Les algorithmes, conçus pour maximiser le temps passé sur l’appli, valorisent le contenu chargé émotionnellement, direct et sensationnel plutôt que celui qui nuance, enfermant les internautes dans des bulles propices au complotisme (ce qui s’est révélé particulièrement fertile pour les discours antivax pendant la pandémie du COVID).
Alors, responsables ou pas ?
Je crois que oui. Mais pas comme un devoir individuel de tout corriger, tout le temps, au prix de sa santé mentale. Plutôt comme un roulement : il suffit que suffisamment de gens, suffisamment souvent, avec de l’humilité plutôt que de la supériorité, empêchent l’espace de devenir un désert où seules les affirmations les plus répétées et les plus néfastes survivent.
Reste une remarque que je ne peux pas laisser de côté : demander à des individus déjà épuisés de compenser un système qui récompense l’outrage, c’est un peu leur demander de rester calmes dans une pièce où chaque cri rapporte des applaudissements. Tant que les plateformes ont un intérêt financier à ce qu’on ne se calme jamais, l’esprit critique restera épuisant à mettre en place.